Surentraînement, « J’ai atteint les abîmes… »

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Si la pratique de la course à pied est un vecteur fort qui génère de l’énergie positive te tends à améliorer la santé, elle peut aussi plonger corps et esprit dans l’abîme, à force d’addiction et de surentraînement. Notre nouvelle collaboratrice Marion nous livre  le témoignage poignant d’une amie passée de l’euphorie aux doutes, ainsi que les clés pour en sortir!

Quand la pratique de la course à pied tourne à la recherche obsessionnelle de la performance, aux dépens du plaisir et de la santé… Je livre ici le vécu d’une amie partageant avec moi sa passion de la course à pied depuis plusieurs années et qui, plus récemment, a accepté de me raconter son histoire et de se livrer avec vérité. Voici le portrait d’une femme qui se bat avec détermination et ténacité pour se réaliser. Mais à vouloir trop bien faire, elle finit par se perdre un temps sur le chemin de la lumière. Au travers de ce témoignage, toi lecteur, tu reconnaîtras peut-être un proche, ou une partie de toi-même… « Ces derniers mois ont été les plus éprouvants, les plus déstabilisants et les plus noirs de mon existence. Ce sont aussi ceux à l’issue desquels j’ai le plus appris. Tout commence en 2015. Je réalise en course à pied quelques performances prometteuses et me fais rapidement remarquer. Je suis subitement mise en lumière et me sens désormais attendue. Au départ d’une course, impossible dorénavant de me cacher derrière l’anonymat. La pression grandissante avant chaque compétition m’empêche de savourer cette brusque mise en valeur, je la subis. Je me répète que chaque nouvelle performance doit supplanter la précédente et je rentre inconsciemment dans une spirale de la contrainte liée à l’obligation de résultat. En parallèle, je modifie ma façon de m’entraîner sous l’influence de rencontres et d’échanges avec des coureurs plus expérimentés.

“Avale de la borne et mange de la piste. Point”

Ces derniers me conseillent pourtant avec bienveillance mais leur approche est basée sur le principe non négociable qu’il faut courir, beaucoup : “Avale de la borne et mange de la piste. Point”. Ils s’épanouissent en suivant rigoureusement des plans et plusieurs d’entre eux ne pratiquent aucun sport en complément. Je prône plutôt de mon côté les entraînements croisés, complémentaires et ludiques. Souhaitant imiter mes nouveaux amis et satisfaire mon entourage, je modifie drastiquement ma semaine d’entraînement. Je remplace la natation du dimanche par une sortie longue, abandonne avec regret certains sports pour privilégier les séances de piste (que je déteste, accessoirement). J’en viens même à culpabiliser si certains s’entraînent plus que moi. Depuis deux ans, je cours la truffe au vent, sans plan, sans montre, sans analyse et sans autre objectif que celui de prendre du plaisir. Il est temps de changer. Désormais, je ne peux plus ignorer mon potentiel et si je n’atteins pas le maximum de mes performances, je le regretterai. Je me persuade alors que cette évolution passe fatalement par une augmentation du volume d’entraînement et le strict respect d’un plan. Pourtant, ma pratique originelle fonctionnait exceptionnellement bien : jamais blessée, je m’entraînais avec envie et je performais !  Pourquoi ai-je voulu tout changer ? Si seulement je le savais… »

Un engrenage pervers

« J’augmente donc la fréquence des entraînements et, pour ne rien arranger, je cours souvent aux aurores à jeun. En conséquence, je perds beaucoup de poids. C’est le début d’un engrenage pervers : plus je m’amincis et plus je crains de prendre du poids. Par ailleurs, je ne suis plus réglée depuis deux ans : fin octobre 2014, je m’aligne sur un trail exigeant demandant une dizaine d’heures d’effort, les Anglais sont censés débarquer pile le jour de la course. Le corps et l’esprit fonctionnent tout de même de concert de façon remarquable. Je crains tellement fort de les voir arriver que mes règles n’apparaissent jamais ce jour-là. Ni aucun jour suivant d’ailleurs. Au début, évidemment, c’est très pratique. Je peux enchaîner les compétitions chaque week-end, et toute indisposition disparaît. Cette aménorrhée me prive en réalité de ma féminité. Je ne suis plus une jolie jeune femme mais une machine de guerre sèche de corps et d’esprit, sans désir, sans émotion. Enfin pas tout à fait parce que l’hyperémotivité et l’hypersusceptibilité, je les subis de plein fouet.

Je me trouve laide et pleure souvent sans raison

Je me trouve laide et pleure souvent sans raison, je suis malheureuse alors que tout me sourit : études brillantes, travail gratifiant, amis fidèles, bel appartement, réussite sportive. Que demande le peuple ? Mon entourage me croit en forme olympique, pense que je rayonne et que je nage dans le bonheur. La vérité est tout autre, j’entame une descente aux enfers et personne ne s’en rend compte. Je suis pourtant bien entourée. Très proche de mes parents, et notamment de ma mère avec qui je dialogue énormément, je me rassure en estimant que tant qu’elle ne dit rien, c’est que tout va bien. Elle sent au fond que je ne tourne plus rond. Mais me voyant trop peu souvent, elle n’ose lancer un débat qu’elle sait délicat. Elle me dira enfin : “Ma fille, tu es malade, mais tu vas t’en sortir et l’on va t’aider” une semaine avant ma participation à une compétition.

“Tu vois, tu as tout faux, je suis en forme”

Je lui raccroche au nez et lui rétorque sept jours plus tard, à peine descendue du podium : “Tu vois, tu as tout faux, je suis en forme”. Mes proches aussi restent muets. Au mieux, ils me font remarquer que je suis affûtée. Au pire, ils me trouvent amincie. Je dupe aussi mon monde au moyen d’outils aussi magiques que pernicieux, au travers desquels il est facile de se montrer tel que l’on souhaite être et non tel que l’on est vraiment. Facebook, Instagram, Strava alimentent en permanence notre besoin frénétique de juger, comparer et catégoriser. Utilisées avec modération et perçues d’un oeil critique par les uns (ceux suffisamment bien dans leur peau), les informations abreuvant ces réseaux qui n’ont de social que le nom sont englouties comme des poisons insidieux par ceux momentanément affaiblis. Pour eux, ces plates-formes « d’échange » deviennent le théâtre d’un combat sans merci pour prouver que « ma vie est mieux que la tienne ». On le sait pourtant : bonheur, sérénité ou Nutella, même combat : moins on en a, plus on l’étale pour se rassurer. #foodporn, #trailrunning, #ilovemylife, me voilà à mon tour piégée dans cette toile vénéneuse. J’ignore les premières vagues de la tempête appelée Réalité, et me réfugie derrière une armure de hashtags et de photos retouchées. »

Isolement social…

« Pour remuer davantage le couteau dans la plaie, je développe peu à peu des troubles alimentaires. Je me renseigne sur le très en vogue « modèle Paléo » des chasseurs-cueilleurs, l’interprète de travers et en respecte les préceptes à l’extrême. Je me prive alors de nutriments et d’aliments essentiels conduisant à de graves carences. S’ensuit aussi un progressif isolement social. Je veux contrôler tout ce que j’ingère : horaires des repas, type de restaurants, plus rien n’est laissé au hasard et à la spontanéité. Tout ce qui touche à la nourriture devient calculé, prémédité. Le lâcher-prise ? Inconnu, oublié. Se nourrir ne rime plus avec plaisir, mais avec souffrir. Toutes ces privations conduisent évidemment à des fringales démentielles durant lesquelles je compense trop de frustrations. Vient ensuite naturellement la culpabilité d’avoir mal et trop mangé. Et les vomissements sont déclenchés. Le rouage est lancé. Je cours même certaines compétitions quasi à jeun : “Ça va être chouette, courir à jeun autant de kilomètres, ça va me purger”.

“Mais ouvre les yeux bordel !”

Aucune sensation ne fait écho en moi, même pas mes fréquents classements dans le top 3. On me félicite : je suis prédestinée à accomplir de grandes choses, je suis magnifique, je suis exceptionnelle. Personne pour me crier : “Mais ouvre les yeux bordel !”. Mon corps est le seul à s’exprimer avec honnêteté. À bout de souffle, il tire la sonnette d’alarme : “Stop, je n’en peux plus, je n’ai plus envie, laisse-moi tranquille, tu me maltraites”. Je ne veux rien entendre. Et puis, mes performances parlent d’elles-mêmes, non ? Je ne suis donc pas malade, sinon je me blesserais ou je courrais moins vite… Erreur d’ignorante, pouce dans l’oeil. J’apprendrai par la suite qu’en cas de surentraînement, d’anorexie (ou des deux), le corps est capable pendant quelques mois de surcompenser le manque de carburant en faisant tourner le moteur en surrégime. Il tient un temps mais lorsqu’il lâche, c’est l’hécatombe… « L’hécatombe… elle se produit un vendredi (l’avant-veille du marathon de Paris, que je ne cours pas mais qui est l’objectif majeur de la saison pour un certain nombre de copains). Je sors du bureau et m’écroule dans la rue. Je rentre tant bien que mal chez moi sans alerter personne. Le dimanche, je me suis d’ailleurs engagée auprès d’une amie pour faire son lièvre, je n’ose pas lui avouer que je ne peux même pas marcher. Par manque de courage, je la préviens par SMS le samedi soir en prétextant une excuse bidon.

Je vomis la course à pied

Je suis alors censée faire comme tous ceux ayant des proches qui courent : les encourager sur le parcours. Mais subitement, je hais la course à pied. Je n’ai pas envie d’être présente avec eux, ni même de savoir comment se déroule leur course. Que l’on me parle d’autre chose ! Je vomis la course à pied. Je me fais tout de même violence pour m’extraire du lit, parce que ces mêmes amis sont régulièrement présents pour m’encourager lors de mes compétitions. Alors, je me compose un sourire et me traîne jusqu’à l’avenue Foch. À l’arrivée malheureusement, impossible de jouer mon rôle : j’explose. Je file me cacher derrière une voiture, je m’accroupis en pleurs et reste tétanisée vingt minutes durant. Mon téléphone sonne, on me cherche et l’on s’inquiète, je ne décroche pas. La morve me coule du nez, je ne cesse de pleurer, j’ai le regard hagard et suis paralysée. Dans un effort qui me paraît insurmontable, je parviens à appeler mes parents qui viennent me chercher en urgence. On est maintenant dimanche soir, je ne me sens pas la force d’aller travailler le lendemain, à tel point que cette pensée en devient anxiogène. Résultat, me voilà le lundi matin avec un arrêt de travail d’une semaine entre les mains. Moi, en arrêt maladie ? Honte ultime. C’est certain, j’ai atteint les abîmes. Je passe la semaine auprès de mes parents à dormir, manger convenablement et me ressourcer. J’ai du mal à comprendre comment j’ai pu en arriver là. Une jeune femme intelligente comme moi ? Au lycée, une élève de ma classe avait été frappée par l’anorexie. À la voir dans cet état, je m’étais convaincue d’une chose : j’aimais trop la vie, mon corps et me nourrir pour sombrer un jour dans cette maladie. Quelle ironie. Me voici dix ans plus tard à pâtir de ces troubles que je pensais réservés à d’autres.

C’est le déclic, j’accepte de me faire aider

Durant cette semaine de repos forcé, je prends du recul et décide de contacter cette copine de lycée. Nous nous livrons toutes deux avec honnêteté. C’est le déclic, j’accepte de me faire aider. On me conseille un médecin aux compétences avérées dans le domaine du sport de haut niveau et de ses dérives, qui me porte une attention exceptionnelle. La confiance s’installe immédiatement. Il m’oriente vers un psychiatre et une nutritionniste. Mais je n’aime pas me rendre à l’hôpital, j’ai l’impression d’être encore plus malade et troublée que je ne le suis vraiment. Je me dis après quelques séances que je suis suffisamment lucide, volontaire et bien entourée pour m’en sortir avec l’aide de mon médecin et de mes proches. Commence alors un long travail de fond, celui de l’acceptation. Accepter et admettre que depuis plusieurs mois, je commets des erreurs, je ne mange pas suffisamment ni correctement. Je cours trop souvent sans plaisir. Il devient urgent de remettre ma santé au coeur de mes priorités. J’admets avoir perdu mes repères et mes priorités. J’admets avoir échoué à trouver seule mon équilibre. J’accepte d’en parler. Ce courageux travail mental consistant à poser des mots sur les actes et les sentiments a été le véritable catalyseur de mon rétablissement. Enfin, je consens à vivre moins vite. Armée de patience, j’entame le chemin vallonné et sinueux vers la guérison. Pour atteindre les sommets, il faut parfois accepter de traverser les fonds de vallées. Aujourd’hui, je vais mieux. J’ai repris du poids et ne traverse plus de crises émotionnelles ni alimentaires. Je réapprends à courir pour le plaisir, et j’ai repris mes autres activités en complément. La course est de nouveau un loisir et un sain exutoire. J’ai eu énormément de chance. J’ai ouvert les yeux suffisamment tôt. J’ai été aidée. Mes proches et des personnes compétentes m’ont entourée d’amour, de soutien et de bienveillance afin d’atteindre ensemble la berge ensoleillée de cette lugubre traversée ».

 

SANTÉ
LES RÈGLES DU BIEN VIVRE!

La pratique de son sport doit contribuer à l’épanouissement et au bonheur. L’atteinte de la performance doit rester la cerise sur le gâteau. Toujours viser le mieux avant le bien conduit à une quête névrotique de l’excellence. Cette quête harassante et destructrice menace la santé, en plus de faire peu à peu mourir le plaisir qu’on prend à s’entraîner. On peut tromper qui on veut mais on ne ment pas à soi-même. Tout comportement extrémiste est néfaste au bien-être. En revanche, rien n’est grave, rien n’est définitif. Il n’est jamais trop tard pour changer et il reste possible de tout surmonter. Il n’y a pas de petits pas vers la guérison et il est plus difficile de lutter pour aller bien que de se laisser aller à la déprime. Il faut dès lors compter sur ses proches et ses amis. Les vrais, eux, ne jugeront pas si on en fait moins, ils comprendront. On ne doit rien à personne. En revanche, on doit tout à soi-même et à son corps. Prenez-en soin !

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