Visite: Vibram, temple de l’accroche

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Pour beaucoup, Vibram demeure une marque confidentielle dans la course à pied. Pourtant, le trail représente l’une des priorités du moment pour la firme italienne qui vient de finaliser, après plusieurs années de travail Megagrip, une nouvelle gomme révolutionnaire. Et les transalpins n’ont pas l’intention de s’arrêter là…

En 1935, Vitale Bramani, guide de haute montagne, se fait piéger par le mauvais temps sur un sommet italien. Toute la cordée – une quinzaine de personnes – reste bloquée plusieurs jours. En cause, un matériel inadapté : des semelles en  cuir ! C’est à la suite de cette mésaventure qui aurait pu lui être fatale que Vitale a l’idée, à son retour, d’utiliser du caoutchouc vulcanisé sur les chaussures d’alpinisme. Le procédé est déjà connu dans les pneumatiques car il permet d’offrir plus de grip et de protection. C’est dans les laboratoires de Pirelli que sont élaborées les recettes de caoutchouc. Les premières chaussures Vibram sont alors conçues avec l’aide de ce spécialiste du pneu. Rapidement, tous les bons grimpeurs de l’époque veulent disposer de ces modèles révolutionnaires. Quelques années plus tard, lorsque la guerre et la prohibition empêchent le commerce entre la France et l’Italie, des guides transalpins amènent des chaussures Vibram aux Français en passant par le col du Géant. La société se développe alors doucement.

 

GOMME REVOLUTIONNAIRE
L’HISTOIRE MEGAGRIP

«Leader mondial dans la gomme d’escalade, Vibram avait, dans son panel d’athlètes-testeurs, pas mal d’alpinistes qui demandaient à disposer d’une aussi bonne accroche sur leurs chaussures utilisées pour les marches d’approche que celle des chaussons qui leur permettaient de gravir les falaises . « On n’a pas pu utiliser la gomme d’escalade pour les chaussures de marche, précise Jérôme, et il a fallu 5 à 6 ans pour développer Megagrip. Un jour, une gomme ne voulait plus sortir des moules. On n’avait jamais vu une telle résistance au démoulage. Il s’agissait d’un mélange de gomme un peu particulier et l’on s’est tout de suite dit qu’il y avait sans doute à creuser dans cette direction. C’est ce type de caoutchouc qui est à la base du Megagrip. » Et c’est cette gomme révolutionnaire que Vibram propose à ses clients comme New Balance et Scott qui veulent équiper leurs modèles trail d’une semelle Vibram : « Les marques arrivent souvent avec une ébauche de dessin, parce qu’elles veulent quelque chose de diff érent des autres, reprend Jérôme. Mais nous ne sortirons jamais quelque chose qui ne fonctionne pas. Sur une semelle, il y a des incontournables. Par exemple, une surface de contact au sol minimum est nécessaire pour que Megagrip fonctionne. On est donc souvent obligé de réajuster tout cela avec nos clients.»

 

L’effet K2

Une première étape est franchie lorsque la marque équipe les chasseurs alpins italiens. Mais Vibram se fait réellement connaître du grand public en 1954, grâce à l’expédition nationale au K2. À cette époque, la puissance d’un pays se mesure à sa capacité de conquête des plus hauts sommets de la planète. Les médias relaient largement ces aventures aux accents nationalistes. L’Italie plante son drapeau sur la cime du K2 et la marque prend ainsi un essor international. Puis Vibram va explorer de nouveaux domaines d’activité et de nouveaux horizons. Dans les années 60, un accord est signé avec Quabaug, une société américaine qui fabrique déjà des semelles pour des chaussures de sécurité. Et, racines italiennes obligent, la mode fait également son entrée dans le secteur d’activité de Vibram. L’arrivée dans le running aura lieu bien plus tard, sous l’impulsion de Jérôme Bernard, un Français, aujourd’hui directeur du marketing et de la communication : « On avait fait quelques tentatives dans le domaine au début des années 2000, mais on n’était pas encore au point, et ça n’a pas été loin. En 2006, j’ai proposé à la société de s’investir dans le trail running, qui était selon moi un domaine qui allait exploser. On a commencé à travailler sur des semelles spécifiques, puis à construire notre image dans la discipline en sponsorisant l’Ultra Trail du Mont-Blanc en 2007. En 2011, on a monté notre propre équipe d’athlètes.

L’objectif était de se rapprocher au maximum des utilisateurs

L’objectif était de se rapprocher au maximum des utilisateurs et de leur faire comprendre que Vibram avait un rôle important à jouer dans ce secteur. » La marque a aussi rapidement pris le train de la chaussure minimaliste. La Fivefingers, le modèle le plus connu, a rencontré un énorme succès de 2007 à 2010. « Pour moi, on n’est probablement qu’au début du phénomène de Vibram dans le trail. On travaille avec de plus en plus de marques, on a de bonnes bases, notre technologie Megagrip – qui augmente très fortement l’adhérence des chaussures sur le mouillé – s’impose petit à petit… Et une nouvelle technologie, qui devrait  permettre de gagner pas mal de poids associée aux qualités d’adhérence que l’on a déjà, devrait d’ailleurs arriver sur le marché l’année prochaine. »

 

QUELQUES CHIFFRES

  • 12 000 m2 de bâtiments en Italie
  • 10 000 m2 aux USA
  • 40 000 m2 en Chine
  • 3 sites de production
  • 3 500 références
  • 45 millions de paires vendues par an dans le monde
  • 650 salariés dans le monde
  • 12 athlètes en trail
  • 120 pays concernés
  • 140 millions d’euros de CA
  • 3% du CA dédiés au budget sponsoring
  • 50% de l’activité concerne le sport et l’outdoor (7 % pour le running)
  • 15% concernent la mode
  • 25% ont trait à la sécurité
  • 10% au ressemelage

 

Débarquement transalpin

En débarquant au siège, en Italie, l’envergure de la société saute aux yeux. À deux pas de Varèse, dans le nord du pays, les locaux d’Albizzate, déjà colossaux, ne représentent qu’une petite partie de l’empire Vibram. Celui-ci dispose en réalité de trois gros pôles d’activité. L’usine internationale et historique se situe donc en Italie. Mais on trouve également un pôle imposant aux États-Unis, à Boston, et le plus impressionnant est, lui, implanté en Asie, à Canton. Ce centre high-tech de 40000 m2 constitue une sorte d’université de la semelle : « On a là-bas la possibilité d’accueillir des clients, des fabricants de  chaussures qui veulent développer leurs produits… En deux semaines, on peut partir d’une feuille vierge et aboutir au prototype. Toutes les directives stratégiques arrivent de l’Europe et sont déclinées et appliquées sur les autres sites. Chaque usine a son département R and D, son centre test, sa production, son département marketing et ventes. Mais chaque zone adapte son travail aux spécificités du marché. Aux US, on est très fort dans le domaine de la sécurité ; en Europe, c’est l’outdoor ; en Asie, ça commence dans le sport.» Aujourd’hui, l’alpinisme, le point de départ de l’aventure, ne représente plus qu’une petite partie de l’activité : « On est leader dans ce domaine, avec quasiment 100 % des parts, mais c’est un marché minuscule. Néanmoins, l’image de l’alpinisme sert à présent aussi à promouvoir d’autres domaines, comme le trail running, qui a des besoins similaires tels que la performance et la légèreté. Le trail a contaminé l’outdoor et, partout en montagne, on essaie désormais d’aller plus vite, que ce soit à vélo, à pied, à la verticale…

Les gens ont moins de temps. Il faut que tout aille vite

C’est peut-être la société qui veut ça, les gens ont moins de temps. Il faut que tout aille vite. » Pour se faire connaître, Vibram n’a jamais trop misé sur le sponsoring afi n de se développer. Le trail représente l’exception qui confirme la règle : « On n’est pas convaincu de l’intérêt d’avoir des athlètes dans tous les domaines. On en sponsorise juste dans les secteurs qui nous semblent promis à un énorme futur et où l’on pense investir massivement ; et le trail en fait partie, pour montrer Vibram dans le monde des courses. Et puis, il y a aussi notre “Team Testeurs”. Créé en 1998, il regroupe une centaine de sportifs dans des domaines divers qui vont de la voile au snowboard en passant par la moto, le trail, l’alpinisme… Ces personnes testent des produits pour nous. On ne communique pas forcément sur eux, mais ça nous aide à développer nos gammes. Ils tournent en permanence avec des nouveautés à tester, sans forcément savoir ce qu’ils ont sous les pieds. Ils nous remontent les infos ensuite. » Si Vibram est de plus en plus présente dans la course à pied, c’est bien parce que travailler le caoutchouc est un métier à part. Et s’il s’avère très facile de reproduire les dessins d’une semelle, trouver la bonne recette de caoutchouc, déterminante dans l’accroche, demande un réel savoir-faire et des années de travail : « Énormément de paramètres entrent dans la fabrication du caoutchouc et il est quasiment impossible, à partir d’un échantillon de semelle, de retrouver la formule derrière.

Le temps et la méthode de cuisson sont des données cruciales

Le temps et la méthode de cuisson sont des données cruciales que l’on ne peut pas retracer. Les marques concurrentes qui viennent du pneumatique ont une parfaite maîtrise du caoutchouc, mais appliquer la méthode qui marche sur des pneus à des chaussures de course à pied n’est pas si simple. » C’est vrai que les différents tests de chaussures de trail effectués dernièrement dans Joggeur semblent indiquer que la technologie Megagrip a pris un avantage sur la concurrence en termes de grip sur roche humide – une surface qui posait jusqu’à présent des soucis à quasiment tous les fabricants de modèles trail. Vibram compte bien profiter de cette longueur d’avance et continuer à faire évoluer ses produits. Mais si le trail représente aujourd’hui un secteur d’activité prioritaire pour Vibram, la marque italienne lorgne aussi sur d’autres disciplines porteuses. Et un projet est sur le point de voir le jour dans le VTT.

 

UNE SEMELLE
EN 12 ÉTAPES

  • 1. Élaboration du cahier des charges et des objectifs fixés pour la semelle, en termes de performance, de marché, de coût…
  • 2. Définition du type de caoutchouc adéquat. Pour une chaussure de trail, ça sera d’office Megagrip.
  • 3. Commence alors un travail de designer. Les premières ébauches sont réalisées à la main, puis sur ordinateur.
  • 4. Une fois une solution convenable obtenue, on réalise la maquette avec une imprimante 3D.
  • 5. Vient la phase test sur une chaussure pour valider la maquette.
  • 6. Une fois cette maquette validée, un moule échantillon va être réalisé pour envisager l’industrialisation.
  • 7. La gomme est fabriquée pour réaliser ces échantillons.
  • 8. Les premières semelles sont produites.
  • 9. Une première batterie de tests est menée, en laboratoire d’abord, puis sur le terrain, avec la Team Testeurs.
  • 10. Une fois le tout validé, la série de moules va être fabriquée dans toutes les pointures (du 36 au 48/49).
  • 11. La production industrielle est lancée.
  • 12. Puis commercialisée

 

PREMIÈRE FOIS…

  • Premier produit1937 Carrarmato, la semelle à étoiles.
  • Premier pas dans la compétition Ascension du K2 en 1954,
  • Premiers athlètes en trail 5 athlètes en 2011 (Marazzi, Zanchi, Bodiguel, Sarazin, Gadioud).
  • Première victoire Le sommet du K2.
  • Première usine en Italie.
  • Premier succès commercial Carrarmato.
  • Premier concurrent Goodyear.

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